Gourmandise

Au début du siècle dernier vivait dans les environs de Pintray une drôle de femme. Elle habitait dans la forêt entre Lussault et Saint-Martin le Beau, dans de vieilles cabanes de charbonniers. Quand les charbonniers quittaient un chantier pour s’en aller un peu plus loin, elle venait habiter dans leurs cabanes. Et quand celles-ci s’écroulaient, elle allait en chercher une autre.

Cette vagabonde avait très mauvaise réputation : certains n’hésitaient pas à la qualifier de sorcière. Il faut dire qu’elle en avait tous les attraits : elle ne se lavait que sous les averses, se nourrissait de grappillage dans les champs, les vignes et les jardins et surtout elle était toute petite et toute tordue, cachant son infirmité sous un éternel grand manteau marron. Elle tentait parfois la mendicité auprès des habitants des environs, mais la plupart du temps elle ne recevait pour toute nourriture que pierres et coups de bâton. Par contre si certains, de peur d’être ensorcelés ou par bonté, lui accordaient quelque vrai repas, elle se jetait sur l’assiette comme une morte de faim … et on disait qu’elle était vorace, goinfre, gourmande, ogresse …

Et la pauvresse survivait ainsi depuis plusieurs années quand à Pintray un jeune couple vint reprendre le domaine et travailler à la vigne. Quand elle se présenta à l’entrée du domaine la première fois, les nouveaux propriétaires sentirent une sueur glacée couler dans leur dos : c’est vrai qu’elle faisait vraiment peur à ceux qui ne la connaissaient pas … et même à ceux qui l’avaient déjà croisée une centaine de fois. Comme à son habitude, elle ne dit pas un mot. Le jeune couple resta figé sur le pas de la porte, elle à distance et la scène dura de longues minutes. Et dans un même mouvement, la pauvre femme s’éloigna et l’homme et la femme rentrèrent chez eux. Cette nuit-là, ils ne dormirent ni l’un ni l’autre et le lendemain soir, elle était là, elle avait même passé le portail, était rentrée dans le clos. L’homme alla lui ouvrir la porte de la chapelle et lui porta à manger. Quand elle avait fini son repas, elle repartait dans les bois, sans un mot. Très rapidement, le couple s’aperçut qu’elle adorait les sucreries, les fruits, le miel et le caramel. Et chaque soir, la nourriture était prête avant même son arrivée.

La même scène se reproduisit chaque soir pendant des années. Les propriétaires auraient tellement aimé qu’elle parle, qu’elle dise quelque chose … mais non … elle semblait muette … Un soir, alors qu’ils venaient de se coucher, la maîtresse de maison éclata de rire toute seule, et devant l’étonnement de son mari, elle lui expliqua : elle venait de se dire à elle-même « Je voudrais tellement que la gourmande dise quelque chose, que la gourmande dise, que la gourmandise … ». Et à partir de ce jour, ils la surnommèrent « Gourmandise ».

Le temps passa, toujours au rythme des rencontres du soir et puis un été, on s’aperçut que Gourmandise se ratatinait encore davantage, qu’elle semblait sécher, se momifier peu à peu. A partir de ce moment-là, elle s’installa dans le clos et n’en bougea plus. A l’automne elle parut se tordre encore davantage, et une nuit, à l’entrée de l’hiver, elle mourut. Et à sa place le lendemain, les gens de Pintray ont trouvé un cep, un cep de vigne, un cep de chenin qui donne encore aujourd’hui un vin moelleux, aux parfums de fruits, de pommes et de coings, aux saveurs de miel et de caramel …

En mémoire de cette femme et du cadeau qu’elle avait laissé, en mémoire de l’hospitalité des anciens propriétaires, la famille Rault a décidé de baptiser ce vin : Gourmandise. Et pour suivre le chemin tracé il y a environ un siècle, pour prouver qu’un clos n’est décidément pas un lieu fermé, ils ont décidé d’ouvrir des chambres d’hôtes pour accueillir d’autres formes de vagabonds, plus contemporains et peut-être moins tordus, mais vraisemblablement aussi gourmands.

Quand on ouvre vraiment sa porte à un étranger, on peut parfois s’apercevoir après son départ du magnifique cadeau laissé … des roses qui poussent au milieu des cailloux, une goutte d’eau au milieu du désert ou un vin savoureux dans un clos de Lussault…