Le lissier

Il y a bien longtemps, Pierre, un maître lissier, vivait à Pintray. C’était plus qu’un artisan : tout le monde lui reconnaissait un véritable talent d’artiste. Il produisait chaque année un nombre important de tapisseries, qui partaient ensuite orner et réchauffer les murs froids des plus grands châteaux des environs.

Pierre résidait ici avec sa femme et leurs trois garçons. Sa femme, si elle ne travaillait pas avec le métier à tisser, n’était pas en reste. Dans l’ombre de son homme, elle brodait à merveille, on disait même qu’elle avait des doigts de fée …

Les trois garçons, eux, avaient grandi tranquillement mais sans être touchés par la grâce de leurs parents.

A la fin de leur vie, les parents prenaient plaisir à s’asseoir en fin de journée sur le pas de la porte et à regarder le paysage, bien monotone à l’époque. Lui ne pouvait plus travailler, usé par tant d’heures passées derrière son métier à tisser. Et un soir où ils étaient là à bavarder, Pierre demanda à sa femme si elle ne voulait pas lui broder un joli paysage, juste histoire d’agrémenter un peu le paysage ordinaire qui les environnait. Elle, voyant son homme devenu bien vieux, se dit qu’elle allait lui faire un dernier cadeau magnifique, comme un chef d’oeuvre, comme une trace de leur passage sur la terre … Elle se mit donc à broder et à broder encore et encore, jour et nuit, nuit et jour, à s’en user les yeux, à s’en déformer les doigts déjà bien tordus …

Quand sa broderie fut terminée, elle était immense et pour mieux la contempler, les parents demandèrent à leurs enfants de bien vouloir l’étendre dans le jardin. Les trois garçons étendirent la broderie sur le fil à linge et alors qu’ils allaient enfin pouvoir en profiter pleinement tous les cinq, un violent coup de vent souleva la broderie et l’emporta dans les airs. Aussitôt les trois garçons se mirent à la poursuivre en courant, mais la broderie se dirigeait vers la Loire. Arrivés au bord du fleuve, ils interpellèrent un marinier pour qu’il les fasse passer de l’autre côté. Mais la broderie était déjà loin, s’en allant vers le Nord. Trois jours plus tard, ils l’aperçurent au loin dans la plaine de Beauce, mais le vent redoubla et la broderie disparut.

Les trois garçons revinrent bredouilles à la maison où ils trouvèrent le père triste et muet et la mère en larmes. Devant ce tableau, le fils aîné décida de partir à la recherche de la broderie, mais un an plus tard il n’était pas revenu et la tristesse des parents était devenue tellement grande qu’elle avait envahi tout le paysage des environs. Le couple semblait avoir vieilli de plusieurs années. Le cadet décida de partir à la recherche de la broderie et de l’aîné, mais un an plus tard, on n’avait de nouvelles ni de l’un ni de l’autre. Dans la maison tout était gris, désespéré. Et le couple ressemblait à un duo de momies figées. Ce désespoir avait même presque gagné le dernier des enfants qui se mit cependant en route à la recherche de la broderie et de ses deux grands frères.

Il marcha pendant des semaines, des mois et il arriva très loin d’ici dans une grande plaine caillouteuse. Au bout de cette plaine il y avait une cabane de pierres et devant la porte une vieille qui semblait elle aussi de pierre … Il lui expliqua ce qu’il cherchait et sur le visage ridé de la femme apparut un sourire. Elle lui dit qu’il avait le choix : repartir avec un sac de pièces d’or ou bien l’écouter et suivre ses indications qui pourraient peut-être, malgré les dangers, lui permettre de retrouver la broderie. Elle ajouta même que ses deux frères avaient choisi la première solution et qu’ils n’avaient sans doute pas osé rentrer à la maison … Lui choisit d’écouter attentivement les conseils de la vieille : le chemin escarpé, le pont au-dessus du ravin, le fleuve qui le conduirait à la mer, le bateau pour rejoindre l’île aux fées … Il était déjà parti quand elle le rappela : « Bonne chance mon garçon ! Et n’oublie pas de passer par ici au retour … ».

Trois mois plus tard, après avoir gravi le chemin escarpé, traversé le ravin, navigué sur le fleuve dangereux, pris le bateau … il arriva enfin sur l’île aux fées. Il découvrit les fées installées dans une clairière en train de faire une broderie identique à celle de la maman. Sur l’île aux fées, tout n’était que trésors et merveilles, qu’éclat et beauté. Ces fées, dès qu’elles apprenaient le miracle de la naissance d’une oeuvre d’art sur terre, se précipitaient et ramenaient l’objet pour en faire une copie afin d’embellir leur île. Elles avaient presque terminé la copie quand le jeune homme s’approcha. Il remarqua tout de suite la plus jeune et la plus jolie des fées … et il s’en approcha. Elle lui dit qu’elles avaient bientôt fini, qu’elles l’invitaient à passer la nuit sur l’île et que dès le lendemain matin il pourrait repartir avec la broderie de sa maman. Alors qu’il s’endormait il sentit le corps de la plus jeune des fées venir se glisser contre lui. Elle lui murmura à l’oreille : « La broderie est finie ». Malgré toutes les étoiles qui scintillaient, la nuit était noire, tellement noire que nul ne peut savoir ce qui se passa ensuite. Ce qui est sûr, par contre, c’est que dès le lever du soleil, la fée lui remit la broderie, non sans avoir glissé discrètement un de ses longs cheveux blonds à l’intérieur du paysage. Il n’avait plus guère envie de partir, mais le visage de mourants de ses parents lui apparut et il n’hésita plus : la mer, le fleuve, le ravin, le chemin, la plaine caillouteuse … il n’avait pas le temps de s’arrêter. Il montra juste de loin la broderie à la vieille femme de pierre. Elle lui adressa un large sourire, un geste de la main. Et il marcha encore des semaines et des mois …

Quand il arriva enfin à Pintray, les parents étaient eux aussi de pierre, posés là sur le pas de la porte, la main dans la main, prêts à partir pour le grand voyage. Il se dépêcha d’étendre la broderie sur le fil à linge … et le vent se mit à souffler, à soulever la broderie, mais pas trop loin cette fois-ci : la broderie immense se posa juste sur le paysage ordinaire, le recouvrit entièrement et quelques instants plus tard le paysage de la broderie était devenu le paysage du lieu, tel qu’on peut le voir encore aujourd’hui. Et à l’endroit où la fée avait glissé un de ses cheveux … elle était là, juste là au bout de l’allée ! Le jeune homme courut la rejoindre et tous les deux se retournèrent vers la maison : Pierre le lissier et sa femme souriaient, maintenant ils pouvaient partir tranquilles. La mort vint les chercher délicatement et les emmena comme ils avaient cessé de vivre : la main dans la main.

Vous comprendrez aisément, grâce à cette histoire, pourquoi le chemin qui mène de la maison à la grille s’appelle encore aujourd’hui le chemin de la demoiselle. Et l’on raconte qu’elle continue d’apparaître certaines nuits de pleine lune, à la grille d’entrée. Si vous l’apercevez une nuit à la porte de Pintray, ne soyez pas effrayés, c’est juste une bonne fée qui revient sur les lieux de son amour et qui, en souvenir, vient régulièrement se pencher sur les différentes cuvées du domaine … Et vous savez aussi maintenant pourquoi l’une de ces cuvées s’appelle Lissier !

Et pour terminer, il n’est pas étonnant non plus de constater qu’autrefois le verbe lisser se disait aussi licher et que donc le lissier s’appelait aussi licheur …